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VERONIQUE AUBOUY


Entretien avec Véronique Aubouy

à propos de "Proust Lu"
Propos recueillis par Olivier Marboeuf - mars 2008

Depuis 15 ans, Véronique Aubouy filme des lecteurs anonymes qui lisent des pages de La Recherche du temps perdu de Proust. Plus de sept cent fragments composent aujourd'hui le plus long film du monde, une expérience cinématographique de 75 heures. Aprés mai 2007 ("Proust Lu, 60 heures"), une projection d'une nouvelle version du film est prévue à Khiasma du 24 au 27 avril 2008 alors que l'artiste achève un mois de tournage aux Lilas.


Quel est l’origine du projet Proust Lu et comment s’inscrit-il dans votre parcours de réalisatrice?

Comme beaucoup de lecteurs de la Recherche j’ai été marquée « à vie » par ce grand livre lorsque je l’ai lu, en Amérique du sud, à l’âge de 27 ans. Tellement marquée, que mes films (je faisais à l’époque des courts-métrages de fiction), ont vraiment la marque proustienne dans le rapport au temps, et surtout aux sensations. Je ne m’en suis pas rendue compte, c’est un ami qui m’a dit un jour : tes films sont proustiens. En réalité, j’étais sous influence, plus encore, je lui devais quelque chose. Alors j’ai voulu lui rendre une sorte de tribu, comme on peut faire vis à vis d’un ancien qui nous a enseigné des choses importantes. Et j’ai réfléchi à la manière de travailler cette riche matière proustienne. Ce qui a été clair tout de suite, c’est que je ne voulais pas faire de fiction. Il fallait inventer une forme propre à ce travail, un pacte directement entre lui et moi. C’est ainsi qu’est née cette idée (ce genre d’idée, il y en a une, et elle suffit pour la vie !) de faire lire tout son livre à haute voix par des personnes de tous horizons, de toutes générations, en tous lieux. Et à peine l’idée était-elle née, j ‘ai tout de suite attaqué le tournage, de peur d’y renoncer, car cela représentait (croyais-je à l’époque !) presque 20 ans de travail, alors que c’est en réalité devenu le travail de minimum 40 ans... Dans mon parcours de réalisatrice, cela introduit une notion nouvelle et primordiale, celle du « faire » avant de trouver l’argent, faire dans l’urgence, sans attendre des mois que d’autres personnes trouvent que c’est une bonne idée et acceptent de donner de l’argent pour le faire, ce qui est le cas dans la production cinématographique.


Avant d’être montré aux Lilas sous la forme de 60 heures de diffusion non-stop, qu’elles ont été les autres occasions de présenter cette œuvre ? 

J’avais déjà expérimenté la forme « projection non stop » en 2001 au Festiva du Belluard en Suisse. Mais à l’époque le film ne durait que 30 heures… Les autres présentations que j’en ai faites étaient dans des lieux d’art, comme la Biennale de Lyon 2001, où j’avais fait deux installations au musée d’art contemporain ; la Biennale de Sélest’art 2003 en Alsace, où j’ai travaillé la notion d’invisibilité d’une œuvre de cette taille en construisant un grand cube en carton à l’intérieur duquel étaient projetées les 43 heures de film, audibles à travers les parois du carton, mais invisibles pour le public, qui repartait avec une sensation de frustration ; la Fondation Guerlain enfin, où j’avais construit une « Petite chambre de Marcel Proust », une petite boîte en carton devant laquelle il fallait se pencher et regarder dans une fente pendant 50 heures si on voulait voir tout le film. Donc plutôt des formes réflectives autour de la question : comment montrer cette œuvre, qui est impossible à montrer. A l’espace Khiasma l’année dernière, tout est devenu clair : « Proust Lu » se regarde, comme n’importe quel autre film, quand certaines conditions de confort, et d’hospitalité sont remplies.


Proust Lu qui dure maintenant plus de 70 heures repose d’abord sur une forme de contradiction ; celle du film impossible à voir.  Pour une réalisatrice, il est rare de travailler aussi sur ce qu’on ne verra pas, sur le manque, la frustration, le « non-vu. » D’une certaine manière, le film se pose à la limite de ce que peut être un film, en tant qu’espace ou moment à partager, pour devenir un bloc de temps autonome à côté du temps social. Je me rappelle que,  lors de la projection de l’an dernier, j’ai eu le temps du film en tête pendant quatre jours, le savoir toujours en mouvement sans le voir a été peut-être la part de l’expérience la plus intrigante.

Je l’ai projeté en septembre dernier à la Villa Medicis à Rome à l’occasion de la Nuit Blanche. Quand je suis arrivée, j’ai dit : la nuit blanche dure 10 heures mais mon film dure 66 heures, qu’est-ce qu’on fait ? J’ai donc décidé de commencer la projection 50 heures avant l’ouverture publique de la Villa, soit deux jours et deux nuits entières dans une salle fermée, que je déverrouillais de temps à autre aux pensionnaires intéressés, mais en gros le film a tourné tout seul pendant deux jours, et était chargé de tout cela lorsque les portes se sont ouvertes et 3000 romains se sont précipités à l’intérieur ! C’est évidemment pour moi une force incroyable, cette autonomie du film, qui se situe à plein de niveaux : quoiqu’il arrive, qu’il vente qu’il pleuve le train avance, et je pense toujours à ce film comme une image de vie. Ça donne des forces d’avoir un film pareil à côté de soi !


Par rapport à des dispositifs propres au cinéma d’une part (le rendez-vous, la salle obscure) et à l’art contemporain d’autre  part (la projection en boucle, le temps dilaté, l’espace ouvert), Proust lu ne choisit pas. Est-ce que le fait qu’on renonce par avance au rendez-vous – c’est-à-dire à quelque chose qui tient du cinéma- pour une posture de visiteur d’exposition ne peut-il pas altérer le sens même de l’expérience de l’œuvre ?
 
Cela n’altère pas le sens de l’œuvre dans la mesure où l’œuvre est justement changeante, à cause du temps qui passe, à cause de sa souplesse, et aussi à cause de sa filiation à l’œuvre de Proust. Dans la Recherche, tout change toujours, rien n’est jamais acquis. Une chose est dite, la phrase suivante affirme son inverse. « Proust Lu » est comme un miroir, il reflète des états changeants, chaque présentation est une sorte d’état des lieux : où en suis-je par rapport à ce travail ? Les présentations que j’en ai faites dans l’art contemporain étaient autant de questionnements que j’entretenais vis à vis d’elle, et cela fait partie de l’œuvre. Il y a aussi eu des périodes où j’arrêtais complètement de filmer, où je n’avais plus envie de Proust, je pourrais même imaginer arrêter pendant 10 ans, pourquoi pas ?


Ce qui est extraordinaire finalement c’est qu’aussi forte et singulière soit l’œuvre de Proust, on arrive à voir autre chose « au-delà » du texte ; un ensemble de situations qui nous racontent le temps, au sens de l’époque, comme un portrait en creux. Même si la littérature est au cœur du propos, les images, les plans, fonctionnent comme le moteur du film, son battement. 

Oui, mais je pense que le plus important, et cela je ne l’ai compris qu’en le montrant à l’Espace Khiasma en 2007, c’est que la richesse de l’image en mouvement (au sens de ce qui la compose) forme une écoute, visuelle comme sonore, du texte de Proust. Le détail d’une robe de la duchesse de Guermantes se retrouvera de manière accidentelle dans une femme qui passe à l’arrière plan juste à l’instant où ces mots sont prononcés. Cela créé une forme de mémoire involontaire du texte par le biais de sensations visuelles ou sonores.


Le film construit aussi une famille de proustiens avec lesquels vous gardez le contact.

Plus de 700 à ce jour… Je leur écris régulièrement, les invite aux présentations, ils répondent, donnent de leurs nouvelles. Comme cette correspondance s’étend dans le temps, bien entendu, les choses changent, les lecteurs déménagent, changent de vie, se marient, ont des enfants, meurent… Je « suis » leurs parcours à distance.

Lors de la présentation de « Proust 60 heures » à l’espace Khiasma aux Lilas,  en mai 2007, on a pu voir que le contour de l’œuvre était plus vaste que le seul film, qu’il était prétexte à de multiples propositions et prolongations, des lectures urbaines, des installations, de la photographie… On a l’impression que le film est comme une plate-forme créative dont vous jouez à tirer des fils toujours différents.


Décider de façonner à vie cette matière « Proust Lu », comme le potier toujours à nouveau sa glaise, ne peut qu’impliquer des naissances de formes diverses et variées, des « greffons », qui parfois s’autonomisent à leur tour, comme ça a été le cas avec les lectures dans des commerces et dans les rues organisées aux Lilas pendant la projection à Khiasma en 2007. Je suis actuellement invitée pendant un an en résidence aux Champs Libres à Rennes, avec un projet intitulé « Variations », des lectures filmées très différentes de « Proust Lu », dans lesquelles je donne à lire des textes identiques à des personnes différentes, et je « mixe » leurs différentes interprétations. J’ai aussi plusieurs projets de livres (notamment la publication de « Proust Lu », comportant le décryptage systématique de ce qui a été lu (qui est très différent du texte de Proust !), des projets de photographies, un projet de création sur le Net en octobre 2008 sur la scène x-réseau...)
 

Vous avez décidé de dédier une forme de chapitre du film aux Lilas, ville où vous avez filmé pendant un mois au printemps…

Il y aura dans « Proust Lu » plusieurs heures de films composées de lecteurs lilasiens. L’idée qui me plaît, c’est qu’un film porte la marque de sa propre biographie. Montré aux Lilas en 2007, puis en 2008, on y voit donc des lecteurs filmés aux Lilas en 2007 et en 2008. On voit par exemple le tout jeune parc Lucie Aubrac, qui dans 20 ans aura une toute autre figure. Il y a eu aussi, en 2003, 4 heures de film tournées en Alsace… « Proust Lu » est le miroir de sa propre biographie.


Finalement tout commence à s’emballer et venir à bout de l’œuvre de Proust devient du domaine du possible. Cette possibilité d’une fin qui ne serait plus un horizon change-t-elle la nature de votre travail ?

Mais je rêve du jour où je n’atteindrai pas la fin !
En effet, comment finir ? Si cette oeuvre m'est vraiment, comme je le crois, aussi vitale que manger, boire, respirer, si je ne peux vivre sans ce travail qui met une limite à l'errance de l'être dans cette vie (qu'est-ce que je fais là?), alors, bien-sûr, il ne peut être question de la terminer. Sa fin est aussi inconcevable que ma propre mort. Le mot FIN ne veut rien dire. Admettre qu'il peut y avoir une fin, c'est admettre ma mort. Mais c'est aussi admettre une forme finie, qui est l'inverse exact de ce que j'ai recherché depuis 15 ans. J'ai trouvé une forme sans fin, une forme qui m'évite l'informe. Admettre la fin possible, c'est retomber dans l'informe.



Lundi de Phantom N°4
ALEX POU

Lundi 22 Avril à 20H30


Entretien avec Alex Pou autour des fragments d’un film à venir : Histoire de l’ombre (histoire de France). Un road-movie au pays des fantômes.

Extraits sonores et vidéos des manifestations de Khiasma

°° Play-list



LES LOCAVORES
NATHALIE BLANC

FREDERIC NEYRAT
JEAN ZIN


ENTROPIE
BANDE-ANNONCE
ALEX POU
MOHAMED BOUROUISSA
SIMON QUÉHEILLARD
FESTIVAL RELECTURES
RELECTURES XIII

RELECTURES XI / 5 avril

RELECTURES XI / 6 avril
RELECTURES XI / 7 avril
RELECTURES XI / 8 avril
RELECTURES XI / 9 avril
RELECTURES XI / 10 avril

RELECTURES 10 - OVER GAME

RELECTURES 9
- LECTURE DE JP OSTENDE

RELECTURES 9 - J6
RELECTURES 9 - J5
RELECTURES 9 - J4
RELECTURES 9 - J3

RELECTURES 9 - J2

RELECTURES 9 - J1
RELECTURES 8 - EXTRAITS
RELECTURES 6 - LECTURE DE JP OSTENDE

INVISIBLES
ANDREI SCHTAKLEFF
HUANG WEIKAI
JULIA VARGA
MAHER ABI SAMRA


CA CHAUFFE !
Monnaies complémentaires
TILL ROESKENS
CARLOS DE FREITAS

VIVA DEMOCRATIE
BERNARD STIEGLER
HUGUES JALLON
CHRISTIAN SALMON

CHLOE DELAUME
FREDERIC LORDON
BRUCE BEGOUT

CATHERINE VUILLERMOT


ART GRANDEUR NATURE 2008
CHRISTIAN VIALARD
ROB VOERMAN

CREATIONS A KHIASMA
PATRICK FONTANA
K.G GUTTMAN
JEAN-PIERRE OSTENDE
YANN LEGUAY

DIFFUSION SONORE
RÉVOLTES FM

VISITES SONORES
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