ACTIONS PRESTATIONS EXTERIEURES DOCUMENTS FOCUS
FREDERIC DUMOND

Entretien avec Frédéric Dumond

autour de sa Carte Blanche pour RELECTURES V
"Français, langue étrangère"
Propos recueillis par Olivier Marboeuf - mars 2008


Dans le cadre de votre carte blanche pour RELECTURES V « français, langue étrangère », vous avez écrit deux textes, l’un destiné à la publication, « perpetuum mobile », et l’autre à la performance « unlimited ». Ces deux textes explorent deux facettes du néo-libéralisme, la préemption du réel, d’une part, celle des mots, d’autre part. S’agit-il d’espaces à reconquérir par la littérature ?

Une des forces de la littérature est en effet, à chaque nouveau texte, de redonner un poids, une mesure, au mot. Si écrire peut être de l’ordre de la conquête, c’est en tout cas une prise de position qui permet de redonner corps à l’expérience d’un réel filtré. De multiples couches de commentaires s’insèrent entre le réel et nous, et nous mettent à distance de l’expérience au profit d’un récit d’opinion distillé à la majorité par des minorités au pouvoir.

Dans le texte que vous avez écrit et performé pour le spectacle « Doggy Bag » de Philippe Menard , on retrouve aussi cette critique acide d’un modèle où tout objet, vie ou situation n’existe que par sa valeur d’échange financière et est ainsi interchangeable, créant un ordre du monde extrêmement instable, chaotique où tout semble à la merci d’une volonté infantile. Frédéric Dumond, écrivain politique ?

Je travaille avec ce qui aujourd’hui façonne les échanges et les esprits, une logique comptable étendue à tout, qui tend à simplifier tout, détruisant ainsi des siècles de pensée. En ce sens, oui, je suis un écrivain politique. Et comme tout écrivain quand, par le travail de la langue, il grammatise autrement le monde (le réel), et prend donc position. Ce qui est un préalable à, ou est indissociable de, tout travail. Ecrire ne peut être hors des forces qui traversent le monde aujourd’hui. Or précisément, ce qui nous agit aujourd’hui est le néo-libéralisme, qui nous entraîne dans un chaos social et économique sans précédent. Un chaos où pour la première fois dans l’histoire l’être humain n’est plus rien (et même plus esclave, puisqu’au niveau de la haute finance internationale dont les flux détruisent les lieux de travail dans l’univers du concret, l’empreinte du réel n’est qu’une suite de chiffres à forte valeur ajoutée).

Pour « Français, langue étrangère », vous avez choisi de travailler sur le discours politique, en le présentant comme un langage autonome de la langue officielle, un langage qui, quelque part, est indissociable d’un pendant audiovisuel qui lui donne sens.
La langue politique en tant que posture plus que de contenu a déjà été à l’origine de plusieurs de vos recherches…


Ecrire, travailler la langue c’est donner du temps au sens, c’est exactement s’opposer à l’usage communicant du langage, où les mots ne sont que des véhicules de l’immédiat. C’est lutter dans une guerre de positions sans cesse invalidées par le recommencement sans fin du flux. Ecrire, c’est créer des espaces de dilatation, de ralenti, c’est s’opposer à l’occupation permanente du terrain que l’information opère. Je travaille la langue politique, à la fois celle qui est le fait de la classe politique et économique, et celle créée par ses organes d’information. Dans “doggy bag”, le spectacle auquel vous faisiez référence, le gardien de nuit que j’incarne parle d’un monde où tout est danger. Un univers entièrement occupé par la recherche de la sécurité, par la consommation généralisée (ce qui revient au même), etc. Dans d’autres pièces, comme “harangue”, c’est la gestuelle de l’orateur qui est associée à un exercice d’équilibre. Il y a également les “téléologies”, textes publiés aux éditions de l’Attente.

On retrouve dans ces textes récents une forme d’écriture également présente dans la vidéo « Est-ce que ça a jamais », quelque chose qui donne à lire, à entendre, une construction du sens, par un processus quasiment physique de répétition, dilation, expansion. Dilation de l’instant d’avant, esthétique de l’annonce plus que de l’événement qui fondent aussi, je crois, une partie de la spécificité des “téléologies”.

Exactement. Retrouver une précision extrême de la langue en travaillant dans une réduction du lexique presque totale. L’enjeu est précisément de prendre acte des détournements, déviations, mutilations auxquels le sens est soumis dans les prises de parole (prises de pouvoir) publiques (médiatiques). Des “téléologies” à “est-ce que ça a jamais”, ou dans les deux textes écrits pour Khiasma, “perpetum mobile” et “unlimited”, il s’agit de prendre la mesure de l’absence générale de repères épistémologiques dans les espaces publics. Et d’écrire dans une langue rythmée par la répétition, les micro différences syntaxiques (voir à ce propos la musique répétitive, qui opère par demi-ton). Puisqu’aujourd’hui, dans les flux de l’information, les mots ont un sens et leur contraire, sont utilisés pour oblitérer la réalité des actes, que reste-t-il à la langue ? Dans mes recherches actuelles, j’ai choisi de travailler là où le sens peut retrouver une densité stable au moins un temps. En travaillant ce qui assemble les mots, ce qui passe entre eux, et qui peut constituer à nouveau un espace d’émergence du sens.

Le texte traverse l’ensemble de votre pratique, qu’il s’agisse d’écriture à proprement parler, de performance ou des dispositifs plastiques et sonores. Il semble qu’il relève toujours d’une forme d’incertitude, d’une apparition et donc d’une lecture – au sens littéraire comme audiovisuel- où le sens de ce qui s’écrit n’est pas uniquement produit par la traduction des mots mais aussi par la situation d’attention, de tension, que crée leur mise en jeu.


L’écriture / le langage / la parole sont des lieux du possible. Mais ils sont aussi des outils d’imposition du sens, une pratique volontaire, nécessaire et vitale, que nous avons tous à disposition pour nous orienter en nous et dans le monde. Et ce sont à la fois des moyens pour remettre à plat chaque jour ce que nous sommes, et ce qui est. Ecrire, prendre la parole, c’est recombiner en permanence notre articulation dans et avec le réel, ce réel qui n’existe qu’incarné dans chaque esprit, redéfini par chaque esprit. C’est mettre en stase (s’arrêter) un temps, une pensée, une position au monde. Stase précaire, parce qu’il faut - et c’est ce qui est exactement de l’ordre du vivant - sans cesse repartir en quête d’une forme qui sera alors plus précise (croit-on), moins incertaine.

Je crois qu’il en va de même pour vos œuvres sonores – Maison de Rimbaud, biotext- et performative – bilingüe- où la question du parasitage n’est pas vue comme un défaut mais comme une donnée inhérente à un contexte d’écoute, à une situation du récepteur par rapport à l’émetteur, la mise en présence simultanée de différents niveaux de réel et la prise en compte de la distance dans l’espace de la perception. Notions de l’espace de transmission qu’on retrouve dans votre intérêt pour les médias.


Dans les pièces et textes que vous citez, comme aussi dans le travail avec le nombre PI, le brouillage permet en effet une mise en condition, douce et consciente, décidée, du récepteur, pour entrer dans des espaces singuliers de textualités poétiques. Poser la question du sens comme je l’approche dans la quasi totalité de mes travaux, c’est en effet forcément se poser la question de son espace d’expression, et du temps de son déploiement. Du lieu où quelque chose se dit, se lit, s’entend. Le véhicule est indissociable de ce qu’il transporte
et de ses mouvements. C’est aussi la raison pour laquelle j’utilise dans mon travail un certain nombre de médiums (installations, livres, son, vidéo, performance…), parce que chacun permet d’explorer des vitesses et des échelles singulières.

L’étude des médias (télévision, presse) travaille aussi d’autres territoires. Que ce soit à partir d’enregistrements de télévision ou de prélèvements de textes de journaux, il s’agit toujours d’une forme de réévaluation du potentiel d’écriture inscrit dans un objet souvent pauvre. Une autre procédure vient se superposer à la première, avec un enjeu probablement plus politique : une révélation du sens caché, avec l’ambition de rendre visible ce qui, in fine, est vraiment dit. Est-ce le sens du projet de Dazibao (titre provisoire) que vous présentez pour la première fois lors de RELECTURES V ?

Réévaluation d’un potentiel d’écriture, la formule est très juste. Dans les pièces dont vous parlez, l’enjeu est de faire émerger au sein d’espaces linguistiques dédiés (c’est-à-dire à usage précis, comme des contrats d’assurance ou des panneaux publicitaires) un espace du minoritaire, du singulier, du soi. Et, dans le même temps, c’est reconnaître à la “chose” médiatique au sens large son caractère de réalité au même titre que le “naturel”. Le monde est la fois celui de l’expérience et celui de la somme de ses représentations (présentes, passées et peut-être à venir). Ce qui conduit simplement à faire usage de ces formes secondaires ou tertiaires comme matière première avec laquelle, en effet, il est possible de rendre visible autre chose, autrement, ce qui y est caché (sans complot). Et l’opération se fait, comme dans Dazibao (titre provisoire) par dépliement, déploiement dans l’espace d’articles de quotidiens transformés en listes, dans une apparente destruction du sens, qui est en fait son expansion…

Comment abordez-vous l’espace de l’imprimé, lieu de prédilection traditionnel des écrivains…


L’imprimé est l’espace du pli, d’une temporalité en dépôt, activée et dépliée au moment de la lecture. Seul l’imprimé permet la mémoire, seul il permet au lecteur de disposer en toute latitude de son temps pour transformer ce qu’il lit ou voit en une forme que lui seul comprend. Dans le livre, pas de scintillement (expression d’une urgence, aussi, celle de l’électronique) pas de panne ou de défaillance technique. Un livre est encore un espace sans marque, ce qui est de plus en plus rare. Un espace libre. C’est ce qui permet la pensée.

Quels sont vos prochains projets ?


Ecrire un roman (une forme que je n’ai pas encore explorée)… plusieurs vidéos sont en phase d’écriture… un projet mené avec un collectif (collectif ep) sur le territoire de Guyancourt, au sein duquel je vais écrire une “saga”… concrétiser des propositions pour la télévision… développer
le projet dazibao…



> découvrir le site de Frédéric Dumond



Lundi de Phantom N°4
ALEX POU

Lundi 22 Avril à 20H30


Entretien avec Alex Pou autour des fragments d’un film à venir : Histoire de l’ombre (histoire de France). Un road-movie au pays des fantômes.

Extraits sonores et vidéos des manifestations de Khiasma

°° Play-list



LES LOCAVORES
NATHALIE BLANC

FREDERIC NEYRAT
JEAN ZIN


ENTROPIE
BANDE-ANNONCE
ALEX POU
MOHAMED BOUROUISSA
SIMON QUÉHEILLARD
FESTIVAL RELECTURES
RELECTURES XIII

RELECTURES XI / 5 avril

RELECTURES XI / 6 avril
RELECTURES XI / 7 avril
RELECTURES XI / 8 avril
RELECTURES XI / 9 avril
RELECTURES XI / 10 avril

RELECTURES 10 - OVER GAME

RELECTURES 9
- LECTURE DE JP OSTENDE

RELECTURES 9 - J6
RELECTURES 9 - J5
RELECTURES 9 - J4
RELECTURES 9 - J3

RELECTURES 9 - J2

RELECTURES 9 - J1
RELECTURES 8 - EXTRAITS
RELECTURES 6 - LECTURE DE JP OSTENDE

INVISIBLES
ANDREI SCHTAKLEFF
HUANG WEIKAI
JULIA VARGA
MAHER ABI SAMRA


CA CHAUFFE !
Monnaies complémentaires
TILL ROESKENS
CARLOS DE FREITAS

VIVA DEMOCRATIE
BERNARD STIEGLER
HUGUES JALLON
CHRISTIAN SALMON

CHLOE DELAUME
FREDERIC LORDON
BRUCE BEGOUT

CATHERINE VUILLERMOT


ART GRANDEUR NATURE 2008
CHRISTIAN VIALARD
ROB VOERMAN

CREATIONS A KHIASMA
PATRICK FONTANA
K.G GUTTMAN
JEAN-PIERRE OSTENDE
YANN LEGUAY

DIFFUSION SONORE
RÉVOLTES FM

VISITES SONORES
EXPOSITION Où, Quand, Comment ?