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K.G GUTTMAN
Entretien avec k.g Guttman
"The Night Forever Unfinished"
installation à l'espace Khiasma du 19 au 23 Mars 2008 dans la cadre du festival "Les Incandescences"
Propos recueillis et traduits par Olivier Marboeuf - mars 2008
L’artiste canadienne k.g. Guttman est interprète, chorégraphe et vidéaste. Ses différents travaux portent sur la relation entre le corps et la mémoire, thème qu'elle explore grâce à divers médiums tels que le dessin, la performance et la production d'enregistrements audio et vidéo. « The Night Forever Unfinished » est une installation vidéo créée en 2007 pour une dizaine d’écrans. Pour cette œuvre, l’artiste s’approprie les images de « La Notte », film réalisé en 1961 par Michelangelo Antonioni. En s’incrustant en vidéo à l’intérieur de courtes séquences, elle compose une présence en écho à la dramaturgie du film. Entre illusion et tentative inachevée, k.g. Guttman raconte la possibilité d’une rencontre qui n’advient pas. Le dispositif qu’elle imagine projette le spectateur dans un espace intime d’écoute, subtil jeu de perception qui souligne au passage une relation singulière avec le champ étendu de la danse.
« The Night Forever Unfinished » est programmé dans le cadre d’un festival de danse (« Les Incandescences » ) Pourtant, il s’agit d’une installation vidéo. Ce décalage traduit bien la spécificité de votre pratique qui se développe sans cesse à la frontière des champs artistiques institués.
Pour moi, la danse est un mode de pensée conditionné par une expérience du rythme, de la durée, la respiration et de l’énergie. Ce n’est pas une catégorie fixe qui devrait se manifester nécessairement par la performance « live » d’un corps face à un public.
Je ne pense pas qu’on puisse considérer le médium comme l’unique définition d’un travail. Oui, « The Night Forever Unfinished », au final, se présente comme une installation vidéo. Mais c’est un travail qui a débuté par une exploration de la relation du corps avec l’espace. Après l'étude de la composition de l’espace bidimensionnel de l’écran, le projet a investi l’espace tridimensionnel de la galerie. L’installation finale traduit cette recherche qui s’intéresse à l’idée d’un corps habitant un espace incertain.
Vous aimez cependant revendiquer la danse, comme matrice, source de vos expériences…
C’est vrai que j’ai été une danseuse professionnelle pendant plus de 10 ans, et cette expérience influence mon expérience du monde. Mon travail m’a poussé à réévaluer ce que la danse pouvait contenir, à constamment ré-examiner et imaginer où pouvaient être ses frontières. J’ai le sentiment qu’une partie de mon travail consiste justement à considérer et reconsidérer ce que signifie la danse. Par exemple, un dessin peut être interprété comme la trace d’un geste, un montage vidéo comme une construction chorégraphique. Cela dépend essentiellement de la manière dont l’artiste regarde le travail et peut-être aussi de la situation d’une pièce dans le corpus global de son œuvre.
Dans votre travail, il y a une place importante accordée à la performance, à la notion d’action à dimension faiblement spectaculaire, presque quotidienne. On y trouve des perspectives plus théoriques, un ordre des choses plus littéraire que corporel. Comment se nourrissent et se frottent la pratique de la danse et de la performance dans votre parcours ?
C'est une question vraiment difficile pour moi et peut-être que cela me prendra une vie entière pour comprendre comment mon travail intègre et concentre l'une des disciplines ou l'autre. A un certain moment, je me suis sentie limitée par mon travail chorégraphique en studio. Je lisais des choses à propos de Fluxus, des Situationnistes, de Robert Morris, parmi d'autres, et tout le travail à la Judson Church de New York, dans les années 60. J'ai commencé à réaliser des travaux dans l'espace public qui n'avait pas de sens dans une pratique de studio. Mais, après un temps, j'ai ressenti le besoin de retourner en studio et de me replonger dans une recherche pure du mouvement. Au fur et à mesure, je me rends compte que j'ai besoin d'être investie dans les deux disciplines, l'une des pratiques nourrissant le désir de développer l'autre.
Dans l’installation « The Night Forever Unfinished » vos actions fonctionnent aussi comme des révélateurs. Il n’y aurait pas de danse mais une possibilité de « faire danser », de révéler la dimension de danse contenue dans une situation, ici un film où les présences des comédiens acquièrent soudainement une épaisseur chorégraphique.
J'ai voulu réaliser un hommage et faire écho à la virtuosité suprême de la composition des images qui ont rendu Antonioni célèbre et le jeu fantastique, physiquement investi, de ses films. Je voulais évacuer la charge émotionnelle qui découle des gestes et les répéter comme de simples mouvements formels.
Le dispositif « The Night Forever Unfinished » évoque aussi un processus. La couleur verte, peinte au mur, rappelle le « green screen » que vous utilisez pour le trucage des prises de la vidéo. Le trucage ne se veut pas non plus parfait ; on discerne les différents plans, celui du film et celui de la danseuse. Il y a là aussi une forme de double exposition, celle de l’œuvre et de son processus.
Je pense que mon travail a besoin de révéler sa nature propre qui est d'être une illusion. Comme dans le montage vidéo lui-même qui n'intègre pas complètement mon image dans le film, je veux que l'installation incarne la possibilité d’un double espace, un autre monde en même temps que le présent espace de la galerie.
Qu’est-ce qui a conditionné le choix du film de « La Notte » d’Antonioni, une forme d’éternité romantique fixée dans l’image des amants Marcello Mastroianni et Jeanne Moreau, un temps suspendu ?
Au contraire !!! Antonioni a cette capacité virtuose à représenter l'aliénation des personnages les uns vis-à-vis des autres et également vis-à-vis du paysage en général. J'ai tenté d'écrire à l'intérieur de ce paysage de solitude et d'isolement. La relation de Marcello Mastroianni et Jeanne Moreau est des plus étranges et Antonioni parvient à représenter cette étrangeté d'un point de vue spatial. Son usage fréquent des entrées et des sorties de l'écran a été aussi pour moi l'opportunité de penser la relation plein/vide, présence/absence.
Le terme « unfinished » du titre de l’œuvre a, à mes yeux, une résonance particulière. Il rappelle cette notion de temps qui est travaillé dans plusieurs de vos oeuvres. On retrouve notamment dans vos performances la procédure de répétition à heure fixe. Cette notion de boucles de temps est aussi inscrite dans l’installation « The Night Forever Unfinished » qui rejoue à l’infini des petits fragments de films, comme dans une forme de fétichisme de l’instant saisi.
Je pense que le concept d' « Unfinished » vient de mon passé dans la danse. Nous n'en avions jamais fini avec une chorégraphie, on retravaillait, agençait sans cesse d’une nouvelle manière. Même durant une période de représentation, une pièce peut changer énormément. Il y a probablement aussi quelque chose qui vient de cette anxiété du danseur, qui se dit que s’il arrête de travailler physiquement et de jouer, il perdra sa technique et sa force. Donc l'idée que ce travail puisse être quelque chose de « fini » ou complet et une chose nouvelle pour moi à laquelle je continue de réfléchir.
Le dispositif que vous proposez pose aussi la question de la place du corps de celui qui regarde. Il y a une forme d’adresse individuelle, comme si vous aviez le désir de chuchoter ces fragments de danse à une personne à la fois. C’est un protocole que vous avez également utilisé, je crois, pour votre exposition au Palais de Tokyo ?
C'est une qualité (l'intimité) qui a émergé récemment comme un thème. Ca n'a pas été quelque chose d'intentionnel et a traversé de manière inattendue la plupart de mes travaux récents, au Palais de Tokyo ou ailleurs. Je pense que cela provient de la difficulté que j'ai à être regardée. Je me sens très exposée quand je joue et c'est épuisant. Peut-être que tenter d'attribuer un sens à cette l'intimité est une stratégie que j'utilise pour gérer cette exposition de ma personne. Mais je n’en suis pas sûre.
Dans le même sens, j’ai l’impression que vos œuvres interrogent le déplacement du lieu du spectacle, ce qui peut se passer en dehors du moment-clé, de la salle, dans le hors champ. La dernière pièce de l’installation, projetée en grand format, évoque un moment au-delà du film « La Notte » mais lié à lui, un moment d’avant ou d’après, une attente, une ouverture…
J'aime beaucoup ce que vous dites à propos de la dernière pièce, que votre regard se positionne en termes de temps. J'ai toujours considéré qu'il y avait une représentation de l'espace, espace de l’à côté du film. Mais je ne l'ai jamais pensé en termes d'avant ou d'après. J'aime beaucoup cette idée.
Dans mon esprit, le dernier extrait ancre le travail dans un questionnement de ce qu'est une limite, de ce qu'est une frontière. Cette considération du périmètre est l'une de celles qui est apparue de manière concrète avec « The Night Forever Unfinished », mais cela fait aussi de nouveau référence à ce dont nous avons discuté à propos de l'interdisciplinarité et les frontières de la danse.
Quels sont vos projets actuels ?
Je suis impliquée dans une publication avec l'artiste Emmanuelle Antille et les autres résidentes du Pavillon du Palais de Tokyo.
Je réalise un projet intitulé « L’impossibilité de devenir une peinture de Piet Mondrian. » J'ai le désir de faire entrer mon corps dans une conversation avec la beauté idéale de la pure abstraction géométrique. Le projet sera une série de photos documentant mes tentatives (infructueuses) de devenir ce concept de la beauté pure.
Le projet fait aussi référence aux célébres robes des années 60 d'Yves Saint-Laurent. Dans le même temps, je fais un travail de recherche chorégraphique au Point Ephémère à Paris. Mon point de départ est d'utiliser les gestes du quotidien et de considérer leur potentiel de transformation.
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