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PORTRAITS PAYSAGES : ENTRETIEN AVEC EVE LOREAUX ET GILDAS VENEAU
© photographie Matthieu Gauchet
Le dispositif du film principal de l'exposition est assez précis.
Je crois savoir qu'il fait écho en partie à votre travail théâtral, notamment la relation au paysage qui traverse la performance Qu'est-ce que j'ai pour être si heureux ? (1)...
G.V : Comme dans Qu'est-ce-que j'ai pour être si heureux ? , il s'agit d'une mise en mots d'un paysage à peu près contemporaine de sa contemplation. Cependant, dans le texte de Qu'est-ce-que j'ai pour être si heureux ?, le paysage disparaissait dans le crépuscule, la mise en crise de la parole participait à son évanouissement et aboutissait au silence. Le rapport à l'obscurité lie les deux travaux, mais si dans Qu'est-ce-que j'ai pour être si heureux ? le paysage s'y noyait, il bénéficie cette fois d'une parole qui, même si elle est confrontée à l'absence, fait l'effort de reconstruire, nomme et consolide finalement un paysage (même si des flottements et une certaine confusion sont amenés par le fait que le descripteur a les yeux fermés).
…Seulement ici le sens passe par des corps qui ne sont pas les vôtres ni ceux de comédiens.
G.V : Les descripteurs ont un rapport de relative innocence vis-à-vis de la performance qui leur est demandée. Cette innocence participe du souci de neutralité recherchée dans l'exercice, même si elle ne peut être que relative. En même temps, les modèles sont des habitants des Lilas, ils sont donc inscrits dans ces paysages, ils font corps avec eux.
À travers leurs descriptions, c'est aussi une part d'eux-mêmes qu'ils décrivent, ce qui n'aurait pas été le cas avec des professionnels ou nous-mêmes. C'était notre objectif que de réaliser aussi des portraits par le biais paradoxal de descriptions les plus neutres possibles.
Venant du spectacle vivant, quelles ont été les principales surprises et difficultés lors de la réalisation de ce projet audiovisuel ? Par rapport à la procédure assez précise des Portraits Paysages, quelles sont les choses qui ont bougé, que vous avez dû faire évoluer pour aboutir à cette œuvre ?
G.V : La relative lourdeur de l'aspect technique, même dans un dispositif si simple, conjuguée à la décision prise en cours de tournage de filmer les portraits en studio, a pu quelque peu compliquer les choses. Le fait de tourner les portraits en studio nous est apparu comme une opportunité de les enrichir plastiquement, avec un travail sur la lumière notamment qui nous a permis de nous approcher de quelque chose de plus pictural. C'était aussi une manière de rendre justice à la générosité et à la richesse des regards qui nous ont été offerts.
Vous introduisez l'idée d'un paysage urbain, ce qui ne relève pas de l'évidence. Tout d'abord parce qu'historiquement, on a longtemps défini le paysage comme ce qui n'était pas la ville. Par ailleurs, d'un point de vue dynamique : la ville contemporaine est en mouvement perpétuel et de fait, votre film le montre bien, percevoir un paysage nécessite un temps d'arrêt, une rupture temporaire du flux. Du coup, vous montrez des paysages souvent imperceptibles pour les habitants au quotidien.
G.V : Il y a en effet une réelle volonté de poser l'image, de prendre le temps de la contemplation, ce qui aboutit à une dilatation de l'espace, à son approfondissement. Alors que l'accélération et la rétraction de l'espace qui en résulte est partout, nous souhaitions expérimenter au sein même d'une petite ville comme Les Lilas, une exploration qui prenne le temps de détailler, de nommer, d'expliquer. Bref, nous souhaitions rentrer dans le temps de la lecture - ici celle de l'image -, qui est un temps assez lent. Il y a aussi dans cette notion de lecture d'image quelque chose qui peut être rapproché de la lecture d'un tableau, et on revient par là au paysage tel que défini traditionnellement. Pour autant, le mouvement n'est pas absent des images, il y tient une grande importance, mais il est simplement mis au second plan dans le discours notamment du fait que les descripteurs ont les yeux fermés, ce qui les empêche de "suivre" ce qui se passe, et les conduit généralement à ne garder en mémoire que ce qui est stable.
Votre parti pris était de travailler avec un grand nombre d'habitants – 40 personnes ont été enregistrées – Pourquoi ?
E.L : Khiasma a lancé un appel à projet sous forme de petite annonce et nous avons été contactés par des Lilasiens curieux, enthousiastes. Jolie surprise de recevoir un mail où il est simplement écrit : " je serai heureuse de vous prêter mes yeux ".
Nés aux Lilas, habitants de longue date, récemment arrivés... les 40 participants ont de 6 à 87 ans. À l'instant, où les yeux se ferment, une intériorité se dévoile. Un voyage immobile s'opère. C'est émouvant, fragile aussi. Lorsque Marie-Thérèse David ferme les yeux, sur le trottoir du Boulevard Eugène Decros, elle voit un paysage des années 30, le marchand de charbon, les tas de sable des pavillons en chantier... Elle parle d'une boutique récente, récente en 1930... Deux petits garçons en duo, eux, vont aborder un paysage en établissant une liste de choses vues, comme écrivant un inventaire poétique, un imagier. Il nous fallait un nombre conséquent de rencontres pour témoigner d'une (de cette ?) grande variété de relations à la ville et au paysage. Notre souci était aussi de documenter à la manière d'un relevé topographique, un nombre important de sites sur le territoire des Lilas.
Ce film c'est aussi pour vous une découverte des Lilas. Votre regard sur la ville a-t-il changé au cours de ce tournage ?
G.V : Il s'est enrichi de celui des personnes que nous avons rencontrées, très diverses, mais pour la plupart très enthousiastes et très fières de leur ville, pour des raisons variées. Il manque peut-être au nombre des témoignages un regard plus franchement critique, qui rendrait compte des mutations et de la complexité de la cité, que nous avons pu observer. Quoiqu'il en soit, dans notre imaginaire, la ville s'est peuplée de visages désormais familiers et elle a perdu de son anonymat. Nous avons aussi été amenés à la scruter et à l'arpenter longuement, ce qui nous a permis de prendre conscience de toute sa diversité. Nous l'avons enfin découverte dans sa profondeur historique, ce qui nous l'a rendue encore plus émouvante.
L'exposition est construite autour du film des portraits-paysages mais contient aussi des pièces sonores, des textes, d'autres vidéos. Qu'est-ce qui a présidé au choix d'un tel dispositif à entrées multiples ?
E.L : À la fin du tournage, au vue de la matière riche et hétéroclite rassemblée lors des 40 portraits, notre préoccupation était de trouver à chacun une place propre, qui servirait la singularité de chaque parole. Tous les témoignages recueillis sont présentés. Ce dispositif à entrées multiples engage le visiteur sur le chemin d'une promenade sonore et visuelle dans les Lilas.
G.V : Nous avons imaginé une entrée progressive dans les paysages, avec une première salle où n'apparaissent que des textes et des pistes audio.
Le visiteur est d'abord confronté à une absence d'image ou à la mise en scène de sa disparition au travers des deux premiers films. Nous avions la volonté de perdre un peu les gens dans une profusion de mots, avant que les paysages ne s'offrent à la contemplation dans la lenteur du film.
Il y a aussi cette pièce vidéo d'un bois à la tombée du jour, comme si vous aviez voulu créer un contre-point plus sombre au film principal, une ouverture vers le fantastique, vers le noir de la nuit mais aussi le noir de l'absence d'image.
G.V : Ce film questionne le sens même de la vue car progressivement on voit de moins en moins de choses. La vue comme lien au réel, comme ancrage dans une réalité. Il s'agit de revenir à des questions très élémentaires de perception, qui président par ailleurs en partie à la simplicité de l'exercice descriptif. Le caractère brut du son et de l'image participent ici d'un retour à un univers sommaire et quelque peu effrayant où la perception n'ouvre cette fois sur aucune interprétation, sur aucune clarification. Par ailleurs, le trajet vers l'absence d'image renvoie au mouvement de fermeture des yeux. C'est aussi une revendication de la lenteur et une critique de la tendance à l'omnipotence de l'image.
E.L : Dans une première série de portraits présentés à Khiasma en décembre 2009, Jean-Luc Cohen (l'un des participants) évoquait une " image qui commence déjà à s'estomper, qui s'en va ", et qu'il tentait de " reconvoquer ". L'idée d'une disparition progressive de l'image nous intéresse, de même que l'économie d'image et de son fait partie de nos préoccupations. La nuit tombe sur le bois des Lilas et peu à peu l'oreille distingue dans cette ambiance sonore urbaine des sons plus précis : trains, oiseaux, avions, scooters, voitures... Cette vidéo est également une référence à la performance Qu'est-ce-que j'ai pour être si heureux ? où un dialogue amoureux laissait progressivement place au silence et à l'obscurité :
(...) Pauline
(...) c’est la première fois que la paix me permet d’entendre toute la profondeur du pays. C’est magnifique !
- Angelo
Je n’ai jamais éprouvé un sentiment de repos pareil.
- Pauline
Et de plénitude. Je n’ai jamais eu autant de choses que ce soir.
J’entends des renards glapir très loin dans un endroit où, en plein jour, on ne voit qu’un petit tas de brumes bleues confondues avec le ciel.
Quelle merveille d’être de plus en plus riche sur place ! (...)
(Jean Giono)
La tour TDF tient également une place singulière dans le film, c'est un personnage à part entière.
E.L : Nous avions repéré des points de vues à décrire avec cette tour dans l'image. Au fil des portraits, la tour TDF s'est imposée comme repère, personnage rassurant de la ville, la " maison " que l'on devine au loin… Dans son récit, Jean Nicolas nous livre des images épiques du chantier de construction de "la belle demoiselle".
Nous avons eu envie de l'observer en détails et d'introduire dans le film des plans rapprochés de cet " objet urbain ", pour souligner notamment un fait étonnant : tout le monde la connait, parle d'elle, l'investit d'imaginaire mais personne ne sait vraiment ce qui s'y passe. La tour TDF se situe dans le fort de Romainville. Le site est militaire, à l'abandon mais militaire tout de même... Zone d'émissions et de réceptions d'ondes, zone de surveillance, lieu historique de refuge pour la population puis lieu d'internement, de départ de déportation, d'exécutions...
C’est également une halte pour oiseaux migrateurs et insectes rares.
C'est un marqueur d'identité urbaine, riche d'histoires et de diversité dont nous avons voulu souligner la facette mystérieuse voire inquiétante en accompagnant certaines images d'une musique électro-accoustique.
Imaginez-vous une manière de poursuivre ce projet et dans quelles directions?
E.L : Le tournage vient de se terminer, mais nous avons envie de poursuivre ce projet. Nous avons tissé des liens avec des habitants des Lilas qui ne demandent qu'à se développer.
La réception de ces portraits sera capitale pour l'orientation future de notre travail. Une des pistes pourrait ainsi consister à prolonger le thème du portrait, voire de l'autoportrait, toujours au moyen de la description et de l'interrogation de l'image.
Propos recueillis par Olivier Marboeuf
(1) Dans Qu'est-ce que j'ai pour être si heureux ?, performance donnée par Gildas Veneau et Eve Loreaux à l'Espace Khiasma en 2006 et 2009, deux personnages disaient en boucle un extrait d'Angelo de Jean Giono. Le texte progressivement s'effaçait, des lettres et bientôt des mots disparaissaient, jusqu'à ce que cette description d'un paysage paisible à la tombée de la nuit ne se transforme en un récital de borborygmes, poésie sonore de la bouche qui n'arrive plus à prononcer les phrases en voie de décomposition.
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