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ENTRETIEN AVEC VINCENT CHEVILLON

Entretien avec
Vincent Chevillon


autour de son œuvre SEMES présentée dans le cadre de Trafic de Légendes, premier mouvement de l'exposition Les Nouveaux Mondes et Les Anciens.


En arrière-plan de ton travail de sculpture déjà, il y a une certaine idée d'image résiduelle comme témoin muet d'une expérience personnelle – souvent associée au voyage et à l'isolement mais aussi à des prélèvements dans une collection de documents « sources ». On sent que tes productions se tiennent au seuil d'un récit sans s'y engager, peut-être parce qu'elles sont justement aux prises avec plusieurs histoires qu'elles concentrent en un seul point – ce qui me semble être l'un des éléments importants de ton vocabulaire.

Je cherche en effet à générer un objet résiduel, un objet à mi-chemin entre un vécu et un devenir. Le terme que j'utilise pour la dénomination de mes sculpture-objets, les Sondes, évoque cet entre-deux, l’idée d’objets envoyés pour ramener. Ils sont la synthèse, comme mes images, d'expériences directement vécues ou rapportées par des voyageurs sous la forme d'écrits ou d'images. Les formes, les matériaux, les titres sont autant d'évocations qui laissent à l'observateur une interprétation personnelle de l'objet et de ce à quoi il se rapporte. Ces objets comportent en eux aussi bien la promesse d'un devenir, d'un départ que l'inachèvement, l'impossibilité d'une utilisation concrète. Ensemble ils paraissent dirigés dans une même intention, dans une même perspective qui reste à définir.
La question du seuil est omniprésente au sein de ma recherche, "l'outre-mer", "l'au-delà" y sont souvent invoqués.


Avec l'introduction de Spermwalher's dream, tu rends clairement visibles les dimensions paradoxales du voyage qui habitent ton travail. Un régime que je dirais plus romantique – solitaire, intime, « l'hypothèse Crusoé » du voyage en quelque sorte – affronte un régime collectif où la face obscure du voyage fait son irruption au travers de l'imagerie coloniale et de la question de la conquête. Tension interne que tu synthétises de manière assez juste, je trouve, avec le titre de ton exposition aux Beaux Arts : Sous une mer de l'Intranquillité.

Lorsque j'ai commencé à décortiquer l'œuvre de Melville et à vérifier les différents éléments constituant Moby Dick, j'ai été amené à faire des recherches sur les interactions entre les baleiniers et les autochtones des rivages visités. Au mythe romantique du voyage se sont ajoutées les conséquences de ces rencontres. Au-delà du caractère ethnographique, une dimension sociale m'a particulièrement touché. Parallèlement, une recherche spécifique sur les grands cétacés m'a amené à un texte qui stipule que les cachalots dorment la tête en bas... À quoi rêve un cachalot ? Le titre Spermwhaler's dream nous interroge plutôt sur la nature du rêve des hommes à partir de cette expérience : la rencontre avec l'Outre-mer. Le titre Sous une mer de l'Intranquillité évoque l'appel du poète Fernando Pessoa à être autre, à être au-delà, vers l'au-delà, pour l'au-delà, ainsi que les angoisses qui s'y profilent. Il suppose  « un ciel bas et lourd », un lourd fardeau. Ce titre nous ramène par ailleurs à l'histoire des conquêtes, la mer de la Tranquillité étant une des principales mers lunaires (visible lors des pleines lunes) sur laquelle la mission Apollo 11 se pose le 21 Juillet 1969, démystifiant l'astre lunaire tout en nous ramenant définitivement à nos limites.


De nos précédents échanges, je retiens aussi ton appétence pour les figures connues ou inconnues de l'Histoire. Le voyage comme projection dans le corps et la vie d'un autre - la photographie jouant ici d'ailleurs une double fonction d'identification.

Les récits biographiques de voyageurs comme Bougainville, Cook, Darwin, etc... nous plongent dans ce qu'a pu être à une époque la vie d'individus dans le lointain. Des anecdotes présentent des personnes que le destin a fait se rencontrer. Dans ces rencontres se trame l'Histoire. La photographie comme la légende qui y est associée nous renseignent autant qu'elles nous proposent un imaginaire. La dimension autobiographique de mon travail se nourrit de cette imaginaire puisé dans les images de mes expositions ou dans celles qui les annoncent. Le mythe rejoint ainsi la réalité, la fiction se mêle de l'Histoire.


J'ai l'impression que tu négocies l'imagerie coloniale d'une manière assez particulière. Par rapport à d'autres artistes qui ont tendance à la tenir à distance comme un corpus maléfique ou à la brandir comme un faisceau de preuves, tu tentes plutôt de la rapporter, je dirais, à la manière dont la société occidentale moderne a construit son regard sur l'Autre mais aussi sur elle-même. Tu sembles t’intéresser à l'endroit de la coïncidence plutôt qu'à l'histoire de la différence.

L'imagerie coloniale nous renseigne autant sur l'objet de la photographie que sur la nature de ceux qui photographient. Elle raconte un rapport, une tension entre des mondes et entre différents modes de pensée. Elle supporte en elle-même l'imaginaire, le fantasme, l'éducation du regardeur, et donc de ceux pour qui elles est fabriquée.
D'autre part, associées en corpus, en atlas, ces images se révèlent, me révèlent. Je pourrais même dire qu'en dévoilant certains aspects de nos propres cultures, des démons enfouis sortent de l’ombre.
À travers leurs associations, je m'interroge sur la nature de mon regard et l'héritage que je porte vis-à-vis de mes lectures, de mes rencontres, des chimies inconscientes qui s'opèrent en moi-même. Le programme informatique Spermwhaler's dream est une tentative de générer des formes aléatoires d'associations permettant d'autres lectures, d'autres coïncidences entre des mondes à priori inconciliables.   


Tes séries récentes évoquent clairement la question de l'inconscient, d'un écho au voyage par la résurgence des images, la hantise - ce que j'appelle un voyage en retour. Il semble que les figures coloniales aient opéré cette lente opération de retour en toi, empruntant un chemin tortueux dans ton travail avant d'en devenir un motif saillant tel qu'on le découvre aujourd'hui.

La méthode avec laquelle je travaille permet en effet des résurgences. Des formes hybrides vont éclore de l'environnement que je tisse par le choix de mes lectures, rencontres, analyses. Elles porteront la marque du terreau dans lequel elles ont été entretenues. Ainsi à partir de récits d'auteurs différents, à des époques différentes, j'établis des ponts, des rencontres, des associations paranoïaques.
La forme métaphorique du rêve me permet d'inventer, par le biais des images coloniales, des systèmes de représentation de ce que serait la mémoire d'une chambre photographique, d'une machine qui aurait enregistré des images du monde à l'époque des grandes missions coloniales, de la fin du 19ème siècle au début du 20ème siècle. Je pense que je fonctionne un peu à l'image d'un chenal qui recevrait des flux d'informations et de sensations et qui les restituerait transformées : un intermédiaire, à la fois passage et passager.


Tu as le souci de ne pas entrer dans un processus de récit, que les choses restent de l'ordre de l'évocation. Quand tu utilises cependant comme matière première des images qui ont déjà une charge, cette mise à distance du récit me semble plus difficile. À la différence de Spermwalher's dream, SEMES, la pièce que tu as produite pour Trafic de Légendes, rend physiquement visible une banque d'images sur une table. Mais tout en dévoilant cette collection de documents, tu crées sciemment une situation perturbée de lecture.

L'autonomie d'une œuvre vis-à-vis d'un discours préexistant me semble essentielle pour ne pas sombrer dans l'illustration d'un propos, ainsi que pour protéger l'œuvre d'une récupération par une idéologie quelconque. Je ne propose pas une vérité limpide, j'établis des systèmes qui permettent une mise en tension entre des éléments. Chaque image dans SEMES a son histoire, et l'organisation présentée offre différentes interprétations, ainsi que des liens, générant en effet des histoires multiples. Il ne s'agit pas de soumettre un récit mais des récits. La projection associée à cette sorte d'atlas sur la table permet d'en brouiller la lecture ainsi que toute tentative de rationalisation. Cette projection d'images en transformation, sur un mode aléatoire, réinvestit l'œuvre d'une dimension non rationnelle. Elle devient une forme d'augure.
Il n’y a plus seulement ici un questionnement sur des fragments du passé mais également une réflexion sur un devenir. 


Propos recueillis par Olivier Marboeuf



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Trafic de légendes, du 16 Mars au 4 Avril 2012
à l'Espace Khiasma.

> en savoir plus sur l'exposition.
> Découvrir le site de Vincent Chevillon


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Lundi de Phantom N°4
ALEX POU

Lundi 22 Avril à 20H30


Entretien avec Alex Pou autour des fragments d’un film à venir : Histoire de l’ombre (histoire de France). Un road-movie au pays des fantômes.

Extraits sonores et vidéos des manifestations de Khiasma

°° Play-list



LES LOCAVORES
NATHALIE BLANC

FREDERIC NEYRAT
JEAN ZIN


ENTROPIE
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ALEX POU
MOHAMED BOUROUISSA
SIMON QUÉHEILLARD
FESTIVAL RELECTURES
RELECTURES XIII

RELECTURES XI / 5 avril

RELECTURES XI / 6 avril
RELECTURES XI / 7 avril
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RELECTURES 10 - OVER GAME

RELECTURES 9
- LECTURE DE JP OSTENDE

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RELECTURES 9 - J5
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RELECTURES 8 - EXTRAITS
RELECTURES 6 - LECTURE DE JP OSTENDE

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